Passionné d'images dès 7 ans, Gilles Jacquier décide très vite de devenir J.R.I. Un désir qui le mène jusqu'aux conflits au Kosovo, qu'il couvre sur toute sa durée, mais aussi au Zaïre, en Algérie et au Moyen-Orient. Entretien, face à l' écran plat du téléviseur, avec un reporter qui filme au plus près. Mieux voir pour mieux comprendre. Journaliste à France Télévision, il rêve de s'installer comme correspondant permanent à Jérusalem.
L'équipe de France 2, composée par Maryse Burgot, journaliste politique étrangère, Fabien Brillant, preneur de son et Martine Jouannest, monteuse restée au Monténégro, a été la première équipe à s'introduire au Kosovo au début du conflit, comment y êtes-vous entrés ?
Après avoir marché une journée ½ dans les montagnes en passant par le Monténégro, nous avons rejoint, grâce à des interprètes et des passeurs, deux petits villages, dans la plaine près de Pèch, encore tenus par l'UCK, l'armée albanaise. Vidés de ses habitants, ces villages ont été bombardés le lendemain par les positions serbes. Nous avons filmé les premières images qui n'étaient pas encore visées par la censure de Belgrade. A partir de là, nous avons vécu l'exode de ces villageois qui gagnaient les montagnes enneigées jusqu'à 3 000 mètres d'altitude. Tu sais, il n'y a rien de pire que de voir quelqu'un qui, en quelques secondes, doit faire son sac, laisser sa maison, son bétail, ... et partir sans savoir où aller. C'est terrible car on accompagne ces personnes, certaines très âgées, à bout de forces, traînées sur des luges, des sacs en plastique avec des cordes, d'autres pieds-nus ou portant des bébés parfois même des nouveaux-nés... C'était surréaliste, je n'ai pas tellement de mots pour en parler...
On dit d'une image qu'elle vaut 1 000 mots, comment vous protégez-vous d'une image forte ?
Mon côté égoïste mais aussi la caméra et son viseur. Même si les scènes sont dures, les voir sur un petit écran en noir & blanc pendant qu'elles se déroulent, casse déjà une part de tes émotions. Certaines images difficiles m'ont beaucoup plus bouleversé à posteriori, que sur le lieu du tournage. Lorsque ton attention est portée dans le viseur, tout ce qui est filmé est vu d'une manière synthétique. Cela te donne la sensation d'être protégé, de rester peut-être plus serein pour ne pas faire n'importe quoi. Je l'ai ressenti à plusieurs reprises.
La caméra vous accompagne pratiquement à chaque instant, quel est votre rapport vis-à-vis d'elle ?
Elle n'est qu'un objet pour permettre d'enregistrer, rien de plus. J'appuie sur le bouton sans rechercher l'esthétique, seulement le sens de l'image. Elle peut être un peu tordue, bancale, mais si elle contient de l'émotion, du live sur un affrontement, de la vérité et parfois... Des mensonges, je cherche à capter ces instants, sans jamais zoomer. C'est trop voyeur, trop artificiel. On casse tout dans l'image qui n'a alors plus de profondeur, de perspective, de sincérité. Cela ne devrait même pas exister sur les objectifs ! Tenez, par exemple, si quelqu'un s'enfuit sous un bombardement en t'expliquant que sa maison va partir en fumée dans quelques secondes, je cherche à filmer au plus près et même si l'image bouge, elle peut être belle et forte... Je pense que le téléspectateur retient une image comme celle-ci.
Vous aimez filmer ce genre de situations difficiles ?
J'ai horreur de la guerre mais sur ces terrains, je peux faire de vraies rencontres. Le plus souvent les gens sont eux-mêmes, très sincères face à une caméra et on ne peut rester insensible à leur souffrance. Il faut beaucoup de distance ou du moins, essayer d'en avoir, pour ramener l'information brute. Moi j'aime surtout filmer les gens au plus près de l'action, avec leurs émotions et sans voyeurisme. Sur les terrains difficiles, il n'y a pas que de la tension, il faut aussi du courage pour aller chercher les images, se trouver au bon endroit, au bon moment, sans prendre trop de risques. Il y a aussi la chance qui intervient. C'est difficile à expliquer car très instinctif, tu sens ces moments importants.
Vous avez ce sentiment de baraka ?
Je n'ai jamais eu d'accident sur un conflit mais en 1996, lorsque Benyamin Netanyahou a décidé de rouvrir un tunnel sous l'esplanade des mosquées à Jérusalem, le monde palestinien a été un peu soulevé. Yasser Arafat avait décrété pour le lendemain une journée de colère. Des manifestations ont eu lieu partout en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. Puis, tout a dérapé. La population palestinienne, essentiellement composée de jeunes, s'est amassée aux abords des colonies ultra- protégées par les forces militaires israéliennes. Tous les jeunes sont descendus en balançant des cailloux. C'était incroyable, il y avait des échanges de feux entre la police palestinienne et les Israéliens. L'équipe a suivi ces jeunes en franchissant un peu la ligne rouge mais sans le savoir... A 3 cm de moi, un policier palestinien est mort par balle, j'ai bien failli y passer aussi, mais bon...
La crainte de dépasser cette ligne rouge est souvent présente ?
Si l'on entend des coups de feu pas très loin, oui, il faut faire attention. D'autre fois, on l'oublie, on veut aller encore plus loin, voir une autre situation. C'est assez difficile de jongler avec la crainte. On ne part pas la fleur au fusil !
Sur un conflit entre deux belligérants, vous vous sentez souvent partagé ou tiraillé entre les deux camps ?
En excluant le conflit civil plus complexe, oui, on peut tourner dans un camp, comprendre les gens, s'intéresser à eux et faire pareil dans l'autre camp. Mais c'est très très dur... Parfois, on revient et on ne comprend plus rien ! Par exemple, sur le conflit dans les Balkans entre les Serbes et les Albanais, c'est terrible mais il y a du vrai partout... En Israël aussi où j'ai rencontré dans des Moshavims ces colons ultra-religieux dans la bande de Gaza. Ils sont à la fois très durs mais aussi très intéressants, très attachants. Certains sont extraordinaires mais intransigeants vis-à-vis des Palestiniens qu'ils considèrent comme des terroristes qui cherchent à étendre leur territoire, voler leurs terres. Alors ils se protègent tout le temps et dès qu'on leur parle des Palestiniens, c'est le mur. Et je pourrais dire la même chose sur l'autre camp. Mais ces gens sont tellement passionnés par leur histoire transmise de génération en génération, elle est tellement forte qu'elle pèse sur eux, prône au-dessus de leur tête. Je pense que, pour arriver au stade de la paix, il faudrait qu'ils oublient un peu l'histoire mais c'est aussi tout cela qui m'intéresse en reportage, dénouer et comprendre ces situations difficiles et complexes.
Quelle détresse humaine vous a le plus bouleversé ?
Celle d'un homme à Bentalla en Algérie une semaine après un massacre du GIA. Il avait tout perdu : sa famille avec notamment sa femme, ses deux enfants mais aussi ses amis ; lui avait pu se réfugier sur le toit de sa maison. Sur la cinquantaine de personnes présentes, 25 ont été égorgées... Je me souviens aussi de scènes dans la jungle au nord de Kisangani au Zaïre, avant la chute du Colonel Mobutu en avril 1997. J'ai vu la mort à grande échelle, avec des trous béants et des dizaines de cadavres arrivant sur des brancards et jetés là toutes les heures. Ces hommes avaient erré pendant des mois et des mois, passant de camp de réfugiés en camp de réfugiés pour fuir le Rwanda... Mais l'Afrique et ses conflits dans les Grands Lacs, tout le monde s'en fout... La guerre là-bas est toujours présente même s'il y a eu certaines réactions des politiques. Mais si, par tes images, tu arrives à les susciter, tu as l'impression d'être un peu utile... Regardez la carte du monde, plus de la moitié des pays vivent des problèmes inter-ethniques, des conflits armés directs, des guerres civiles, etc... Je crois qu'il faut montrer ces images dures à la télévision parce qu'elles existent et tenter de réduire l'égoïsme des pays développés. Mais vous savez, que ce soit au Zaïre, au Kosovo, au Moyen-Orient ou en Algérie, au fond, je sais bien que ces images resteront graver en moi. Toute ma vie.
Propos recueillis par Véronique Hamel |